La ville contemporaine, une Jérusalem en puissance ? (2/2)

Dans une première série d’articles, nous avons découvert que, par bien des aspects (solitude, soif, oasis), la ville pouvait être comparée à un désert. Pour autant la ville n’est-elle qu’une étendue désertique ; un lieu vide où la présence de Dieu surgit comme de l’extérieur ? A partir d’une solide “théologie biblique de la ville”, certains postulent que toute ville pourrait bien être une Jérusalem ; un lieu privilégié où contempler et gouter la présence de Dieu… 

Le numéro 179 de la revue Sources Vives, intitulé “O ma joie, Jérusalem“, s’attelle à percer le mystère de la ville de Jérusalem, mais aussi de toute ville, y compris contemporaine. Or, précédemment, nous avons constaté que dans la Bible, Jérusalem avait un statut ambigu ; à la fois lieu de concentration du péché humain, lieu de rayonnement particulier de la présence de Dieu, et préfiguration du rassemblement de l’humanité en Dieu…

Il semble que la ville contemporaine, à l’image de sa mère, Jérusalem, comporte elle aussi ces trois dimensions : 

  1. Une ville contemporaine, lieu de concentration du péché :

« La ville n’est pas transparente de Dieu, et la preuve c’est qu’elle est bien loin d’être communion humaine. Pour lui enlever son opacité, pour qu’elle se libère de ses démons, il faut une pédagogie divine. C’est le rôle de l’Église, et les chrétiens ne peuvent prétendre s’en passer. » (J. COMBLIN, Théologie de la Ville, op. cit., p. 220.)

Comme nombre de villes bibliques (Babel, Sodome, Ninive, Babylone), les villes contemporaines sont profondément marquées par le mal et le péché. Nul besoin d’être un sociologue aguerri pour constater les injustices, les incivilités, la violence, l’immoralité, l’idolâtrie… Cependant, comme le dit Sam dans le Seigneur des Anneaux, “il  y a du bon dans ce monde, et il faut se battre pour cela”. En ce sens, à l’image des villes bibliques, leurs descendantes contemporaines sont aussi un lieu à sanctifier, à évangéliser… Certes, plus que jamais, la ville peut être perçue par le chrétien comme un lieu de péché, à fuir à tout prix. Pour autant, souvenons nous du regard de compassion que Dieu pose sur Ninive ainsi que celui de Jésus sur Jérusalem. Oui, croyons que le Dieu qui a ardemment désiré sauver Ninive et Jérusalem désire également sauver la ville que nous habitons. En ce sens, le chrétien est invité, comme Jésus, à aimer la ville ; à vouloir la sauver et à agir pour cela. Dès lors, c’est en posant un regard de charité sur la ville, mais surtout en agissant pour y communiquer la charité divine, que le chrétien aidera la ville à devenir ce qu’elle est. 

Dans l’époque dans laquelle nous nous trouvons, le processus d’urbanisation de l’humanité est en grande accélération. Prenant acte de ce fait (sans nécessairement le subir), le chrétien choisit de tirer parti de ce processus tendant vers la communion humaine. Nous l’avons vu, tout l’enjeu de la ville est de savoir si la communion humaine qu’elle permet se bâtira autour du bien ou du mal, avec ou sans Dieu. Le rôle du chrétien urbain consistera finalement à œuvrer dans la ville afin que celle-ci base davantage sa communion sur Dieu et l’Evangile… Pour cela, il s’agit de ne pas regarder notre ville uniquement comme Sodome ou Babylone, mais aussi comme Jérusalem.

Au fond, il s’agit de conjuguer un regard de lucidité sur la réalité de la ville contemporaine, mais aussi un regard de foi ; ce dernier conduisant le chrétien à percevoir dans sa ville la présence de Dieu dès aujourd’hui. En ce sens, d’après le père Jean Christophe , le livre de vie des FMJ porte sur la ville un regard ” de foi qui perçoit d’emblée la vocation sainte de la ville malgré son péché.”  Comme Jérusalem, la ville est à la fois “infidèle mais sauvée, pécheresse mais lieu de manifestation de Dieu“… (p 131 “Au désert de la ville” n 166)

Pour beaucoup d’entre nous, un tel regard de foi semble demander beaucoup d’imagination ! Constater la présence de Dieu dans Jérusalem, cela a du sens… mais à Paris ? Vraiment ? 

2. La ville contemporaine, lieu de rayonnement de la présence de Dieu :

Commençons par le commencement : fondamentalement, qu’est-ce qu’une ville ? Une importante concentration d’hommes et de femmes, sans aucun doute ! Or, rappelons que tout homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. En ce sens, si Dieu est présent en tout homme, combien plus est-il présent dans ce rassemblement d’hommes et de femmes qu’est la ville. CQFD ! “C’est le cœur de l’homme qui est porteur de la présence de Dieu, et donc, par dérivation, la ville des hommes”(p 76, Frère Charles-Marie). En ce sens, la ville contemporaine a également en elle-même quelque chose de divin : oui, de divin ! Cela fera dire au frère Antoine-Emmanuel : “la ville n’est pas seulement une concentration humaine, une accumulation sans âme Non. La ville est le lieu privilégié de Dieu...” (n 179, p 66)

Telle est l’intuition fondamentale des FMJ concernant la spiritualité de la ville : « Contempler Dieu gratuitement et incessamment, dans sa plus belle image qui est, avant la solitude, la montagne, le désert ou le Temple, la cité des hommes, visages du Visage de Dieu et reflets de l’Icône du Christ. » (Livre de Vie de Jérusalem, §14). La logique est la suivante : si la plus belle image de Dieu est le visage de l’homme ; la plus belle image de Dieu sur la terre, c’est la ville des hommes. En tant qu’elle est le lieu de rassemblement des hommes, à l’image de Dieu, toute ville, comme Jérusalem, devient le lieu privilégié de la présence de Dieu. Allons encore plus loin : d’une certaine manière, la communauté (communion) humaine qu’est la ville reflète la communion divine qu’est la Sainte Trinité. 

C’est pourquoi, en page 131 (n 66 “au désert dans la ville”), le frère Jean Christophe invite à “aimer et méditer le mystère de la ville” (livre de vie 128). Il s’agit donc d’entrer dans une démarche de contemplation, afin de “voir Dieu dans la ville et voir la ville en Dieu“. 

Dès lors, le chrétien dans la ville ne cherche pas seulement à y apporter Dieu comme en surplomb, ou de l’extérieur ; il cherche à y déceler, dès à présent, l’œuvre de l’Esprit qui travaille la ville, et la fait grandir. En ce sens, la ville, qui est pour le chrétien le lieu de l’action, est aussi celui de la contemplation. En effet, la cité appelle chez le chrétien l’exercice de la charité mais aussi un regard de foi : aujourd’hui même, Dieu est à l’œuvre dans la ville, quand bien même je ne le vois pas avec mes yeux de chair. Dans les visages de ceux qu’il rencontre, particulièrement les plus petits, mais aussi dans la solidarité qu’il observe ; dans le vrai, le bon, le beau, le chrétien urbain voit Dieu.

D’après le frère PM (“au désert de la ville”, p 103), “le moine ne voit pas la ville comme un obstacle pour contempler Dieu mais, au contraire, comme une opportunité pour chercher Dieu, le trouver et l’adorer…” Ainsi, “son combat quotidien est de trouver Dieu dans l’humanité par delà ce qui la défigure… Le moine citadin doit pouvoir dire un jour : la ville m’a fait découvrir le visage du Christ.”

D’une certaine manière, le chrétien dans la ville apporte donc la présence de Dieu là où elle semble faire défaut, et contemple la présence de Dieu, là où elle est déjà là… “Pour nous, entre le désert et le ciel, il y a la ville, lieu de notre contemplation de Dieu, lieu de notre sanctification personnelle.” (Frère PM

Le chrétien urbain est donc celui qui œuvre dans la charité pour sanctifier la ville blessée par le péché. Il est aussi celui qui, par la foi, contemple Dieu à l’œuvre, dans les visages et les actions des hommes et femmes de la ville. Enfin, dans l’espérance, le chrétien perçoit dans le “déjà là” de la ville ce qu’elle est appelée à devenir…

3. La ville contemporaine, préfiguration de la cité céleste 

Nous l’avions vu plus tôt : le grand projet de Dieu est de nous établir dans la communion avec Lui, et en communion entre nous. Dieu désire unifier en Lui l’humanité ainsi que la création entière. Dans la Bible, la Jérusalem céleste représente précisément ce sanctuaire céleste, lieu de rassemblement de l’humanité, récapitulée dans le Christ : “Le regroupement des hommes dans une cité, la cité des hommes est appelée à devenir la cité de Dieu, c’est à dire le corps du Christ,” explique ainsi sœur Marie :” Tout est récapitulé dans le corps du Christ. En fait, Jérusalem, c’est le corps du Christ tout entier.” (Sœur Marie : n 179, p 45) De cette Jérusalem céleste, la Jérusalem terrestre en est le reflet, l’image, la préfiguration. Or, le postulat des FMJ est d’envisager que toute ville, parce qu’elle est le lieu de la communion humaine, est à l’image de Jérusalem et préfigure cette Jérusalem céleste. Le père PM considère ainsi que toute ville est une Jérusalem en devenir : “Toute ville préfigure l’avènement de la ville nouvelle et éternelle, la Jérusalem céleste, où toute l’humanité sera un dans le Christ.

“Ce qui est assumé est sauvé” avaient coutume d’affirmer les Pères de l’Eglise. Ainsi, parce que le Christ a assumé la réalité de la ville en s’y incarnant, il l’a sauvée ; du moins en espérance ! Par la mort et la résurrection du Christ, un chemin nous est ouvert, dès aujourd’hui, vers cette Jérusalem céleste. En ce sens, Jérusalem, mais aussi toute ville humaine, prend une signification toute particulière ; elle est la pierre de fondation de la Jérusalem céleste, le lieu où la grâce, la présence de Dieu, “travaille” dès aujourd’hui la ville en vue de la conduire vers sa vocation et sa finalité : le rassemblement de l’humanité en Dieu. 

C’est pourquoi, le chrétien est appelé, selon la formulation des FMJ, “à prier la ville”. Cela signifie y découvrir la présence de Dieu, et sa grâce, déjà à l’œuvre aujourd’hui. Le chrétien pose donc sur la ville un regard de foi quant à la grâce de Dieu déjà à l’œuvre, mais aussi un regard d’espérance ; en percevant dans les vicissitudes urbaines actuelles les germes de ce que toute ville deviendra en Dieu. D’une certaine manière, la ville d’aujourd’hui est un signe, presque un sacrement, pourrions nous dire, de la Jérusalem céleste : “La ville n’est pas simplement un univers de pierres, de constructions, de maisons et d’activités humaines, c’est une récapitulation de la création entière...” (Sœur Marie, n 179, p 48) 

Ainsi, parce que le chrétien a les yeux fixés sur la Jérusalem céleste, il en perçoit les bourgeons dans la Jérusalem terrestre : sa ville : “Dieu habite la ville. La ville dit Dieu. La ville annonce la Jérusalem d’en haut.” (Frère Antoine-Emmanuel, n 179, p 69) Le chrétien se situe donc dans un double mouvement ; il est à la fois tendu vers la Jérusalem céleste, mais pleinement impliqué dans celle de la terre. C’est d’ailleurs parce qu’il connait la vocation ultime de Jérusalem que le chrétien peut œuvrer afin de faire advenir ce qu’elle est appelée à être.

En cherchant Dieu dans son cœur, le moine y trouve la ville telle que Dieu la voit : rassemblement de l’humanité sauvée, parée comme une épouse dans l’attente de l’époux…” (Frère PM)

Ainsi donc, tout chrétien est appelé à contribuer à apporter dans la ville la foi, l’espérance et la charité, mais aussi à poser sur la ville un regard de foi, d’espérance et de charité.

Conclusion 

Après nous être intéressés à l’image du désert et à celle de Jérusalem pour décrire la ville telle qu’elle se présente à nous, nous pouvons conclure à la grande complémentarité de ces deux images. En effet, le désert nous focalise davantage, sur le “pas encore”. Tant que nous serons sur terre, la ville portera toujours les stigmates de l’absence de Dieu ; elle demeurera un désert où le chrétien tachera d’étancher la soif spirituelle de ses contemporains.

Au désert de la ville, le chrétien de l’oasis sera un missionnaire de l’eau de la grâce.

Cependant, le désert de la ville ne désigne pas uniquement un vide, une absence mais au contraire la présence de Dieu, certes pas encore en plénitude… En ce sens, Jérusalem nous fait entrevoir une autre dimension de la présence de Dieu, le “déjà là”. Comme dans la Jérusalem biblique, la ville est dès aujourd’hui un lieu où la communion des visages créés à la ressemblance de Dieu reflète déjà celui de Dieu.

Au milieu de sa Jérusalem, le chrétien urbain sera donc un contemplatif, attentif à déceler le déjà là de la présence de Dieu.

Au cœur des villes, vis au cœur de toi-même, et tu seras vraiment moine au cœur de Dieu.” (Livre de vie 79)

Publié le : 04/12/2023